La thérapie par l’écriture: lettre d’un père à sa fille

Ma fille,

Sois heureuse. Je n’ai plus mal. Quand j’ai été hospitalisé d’urgence, cette nuit du 31 octobre, j’avais un mauvais pressentiment. Cela faisait plusieurs jours que j’avais du mal à respirer. J’avais perdu ma voix et beaucoup maigri. De toute ma vie, je ne m’étais jamais senti aussi diminué physiquement. Tu sais combien j’étais sportif ; à chaque visite médicale annuelle, le cardiologue me disait que j’avais un coeur de jeune homme. Alors, quand j’ai senti mon corps faiblir, j’ai SU. Consciemment ou pas, j’ai reporté mes rendez-vous chez le médecin, parce que j’avais peur d’entendre le diagnostic.

Je n’ai pas voulu te dire que j’avais une maladie grave. J’ai su qu’il me resterait peu de temps à vivre. Mais j’ai préféré garder le silence. J’ai minimisé la gravité de la situation. Ne m’en veux pas. C’était pour te préserver. Je n’aurais pas voulu que tu t’inquiètes. Et puis, je n’aurais pas aimé être traité comme un malade. Cependant, j’étais heureux que tu viennes me rendre visite aussi souvent. Je garde en mémoire ce jour où tu m’as offert une magnifique photo de moi avec mon petit-fils. Tu m’as dit que je pouvais l’emporter partout avec moi, que c’était un cadeau pour me donner du courage pendant ma convalescence. La gorge nouée, j’étais dans l’incapacité de répondre quoi que ce soit. Tu m’as demandé si ce cadeau me plaisait. J’ai serré les dents très fort pour ne pas pleurer. Ce jour-là, quelque chose s’est produit. Nous n’avons pas parlé, nous avons compris toi et moi, que nous partagions peut-être notre dernier moment de complicité.

La mort m’a pris par surprise. C’est peut-être mieux comme ça. Au moins, je n’ai pas eu le temps de souffrir. Tu me connais, je n’aurais pas admis de terminer ma vie comme un légume sur un lit d’hôpital. J’aurais préféré me suicider, ou bien j’aurais demandé à quelqu’un de m’aider à mourir. J’ai voulu continuer de vivre aussi normalement que possible, au-delà de la douleur. Au-delà de la peur. On pourra dire de moi que je vivais dans le déni. Je m’en fiche. J’ai choisi de faire ce que j’ai toujours fait: croquer la vie à pleines dents. Et c’est ce que je continue de faire ici, au paradis.

Tiens, tu ne devineras jamais avec qui j’ai joué de la guitare? Joe Cocker! Apparemment, il est arrivé ici peu de temps après moi. Il y a aussi le chanteur Eric Bamy, et plein de dessinateurs et de journalistes de Charlie Hebdo. Il n’y a que des artistes ici. C’est le paradis…

Tu vois, je vais bien. Tu n’as pas à t’inquiéter. Si tu veux bien, j’aurais simplement quelques requêtes à formuler, dont il faudrait s’occuper en mon absence. D’abord, prends bien soin de mon petit-fils. Il grandit si vite, mais il est encore si petit! J’ai adoré l’avoir dans mes bras, tu te souviens, ce jour d’été où vous étiez passé à la maison. Cela faisait longtemps que je n’avais pas tenu un bébé dans mes bras. J’espère ne pas avoir été trop maladroit. Quand il aura l’âge de courir sur un terrain de football, n’oublie pas de lui offrir ses premières chaussures de foot de la part de papi du paradis.

Ne laisse pas les vautours tournoyer autour de toi. Ne t’embarrasse pas avec des personnes qui chercheraient à te faire culpabiliser, ou à t’extorquer des biens qui te reviennent de droit. Tu verras que certaines personnes sont douées d’un certain talent pour tourner les événements les plus tragiques à leur avantage… Ne sois pas trop déçue de réaliser que les gens sur lesquels tu pensais pouvoir t’appuyer sont finalement ceux qui cherchent à te nuire. Appuie-toi sur des personnes de confiance. Suis ton instinct. Je sais que tu feras les bons choix.

Enfin, s’il te plaît ne sois plus triste. Toute ma vie, j’ai fait mon maximum pour te rendre heureuse. J’ai essayé de te transmettre des valeurs, dont cette faculté de toujours voir le côté optimiste des choses. Cela t’agaçait même parfois, car tu disais qu’il était impossible d’avoir une conversation sérieuse avec moi. Aujourd’hui, ton mari et ton fils sont là pour toi. Vous formez une merveilleuse petite famille. Alors, s’il te plaît, ma fille, souris à la vie, fais la fête, vois des gens, resserre les liens avec ceux qui comptent le plus pour toi. Je serai toujours à tes côtés.

Ton complice pour l’éternité,

Papa

(© Freepixels)

 

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3 réflexions sur “La thérapie par l’écriture: lettre d’un père à sa fille

    • Merci
      La thérapie par l’écriture dans le contexte d’un deuil se pratique beaucoup aux Etats-Unis. C’est en lisant le livre « Sur le chagrin et le deuil » d’Elisabeth Kübler-Ross que j’ai décidé d’écrire cette lettre à mon père disparu. Cela m’a beaucoup aidée. J’en écrirais d’autres, mais celles-ci je les garderai peut-être pour moi…

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