Je suis mon deuil et mon deuil me suit

« Faire son deuil » est l’expression couramment utilisée pour évoquer la période qui suit la perte d’un proche. Cette formule me semble absurde. Je veux bien faire un gâteau, des courses, de la poterie ou de la marche à pied, mais un deuil…? « Faire » implique une action, or, pour ma part je n’ai pas l’impression d’être en action dans mon deuil, mais plutôt de le subir.

La semaine dernière, mon bébé faisait de la fièvre: 39°, accompagnée d’une toux impressionnante et persistante. Son sommeil était perturbé à cause de son petit nez bouché. Je ne saurais dire à quel moment cette banale rhino-pharyngite a soudain pris une place démesurée dans mon esprit. J’ai imaginé le pire: des complications, l’emmener aux urgences, passer des nuits à l’hôpital à son chevet… En fait, j’étais terrorisée. Evidemment, cela était totalement irrationnel.

Cela ne serait peut-être pas arrivé si le pédiatre avait pu établir un diagnostic clair dès le départ. « Je pencherais pour la roséole, mais nous allons faire les tests pour être sûr qu’il ne s’agit pas d’une infection », m’avait-il annoncé. Durant trois jours, j’ai couru entre pédiatre, laboratoire d’analyse et pharmacie, mais la toux de mon fils reprenait de plus belle et la fièvre ne tombait pas. Au 4ème jour, alors qu’il était convenu que le pédiatre verrait mon fils avant le week-end si son état ne s’améliorait pas, le téléphone ne sonnait toujours pas. N’y tenant plus, j’ai fait le forcing et me suis rendue au cabinet sans rendez-vous. Offusquée devant tant d’audace et faisant preuve d’une incroyable mauvaise foi, la secrétaire médicale m’a rembarrée en m’indiquant qu’il n’était « pas nécessaire de venir pour une simple rhino-pharyngite ». En mode « maman lionne », j’ai fait un sitting dans la salle d’attente. Lorsqu’elle a entendu mon fils tousser à s’en esquinter les poumons, elle a soudain ravisé son jugement: « Vous avez bien fait de venir! » A la bonne heure! A l’issue de la consultation, la secrétaire était dans ses petits souliers, et moi je suis ressortie soulagée, avec un diagnostic et un traitement pour mon fils.

Sur le chemin du retour, j’ai fondu en larmes au volant de ma voiture. La vision d’une boutique de pompes funèbres m’a soudainement transportée quatre mois en arrière.

La maladie de mon père avait commencé par une banale toux. Le médecin avait d’abord diagnostiqué une rhino-pharyngite. En l’espace de six mois, cette « simple rhino » en devenue « cancer ».

J’ai « sauvé » mon bébé, mais je n’ai rien pu faire pour sauver mon père.

Avec du recul, je me rends compte que ma réaction était démesurée par rapport à la situation: même si l’on peut pardonner à une maman de s’inquiéter quand son enfant est malade, il n’y avait pas lieu de paniquer. Seulement voilà, l’ombre du deuil plane toujours sur moi. Inconsciemment, le deuil influe sur mes actes. C’est probablement ce qui explique certaines réactions excessives face à des situations de stress ou de frustration. Alors non, je ne peux pas faire mon deuil. Je suis en deuil et, quoi que je fasse, mon deuil me suit.

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